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Alors qu'ils naviguaient côte à côte, Isabelle et Marc sont séparés depuis 6 mois: "On le vit très mal"

 
CORONAVIRUS
 

D'habitude, Isabelle et son mari vivent l'un près de l'autre dans l'espace confiné du catamaran qui leur sert de maison. Amoureux de voyage, le couple a choisi un mode de vie un peu différent des autres et écume les mers. Ou du moins, écumait. Car aujourd'hui, c'est un océan qui sépare Isabelle et Marc... et ce, depuis six mois. Le coronavirus bouleverse la vie du couple et le force à vivre à distance.

Isabelle a appuyé sur notre bouton orange Alertez-nous pour témoigner de cette situation délicate, mais aussi pour lancer un appel. Elle espère que les Belges coincés en-dehors de l'Europe ne seront pas oubliés.

Nous avons contacté les Affaires étrangères, qui nous expliquent la situation et présentent la possibilité, pour ces Belges, d'utiliser le "mécanisme de solidarité européen".

Ça fait quinze ans qu'on vit ensemble et on n'a jamais été séparé si longtemps!

Originaire du Hainaut, Isabelle parcourt le monde depuis de nombreuses années avec son mari, Marc. "On a beaucoup voyagé dans notre vie. Puis on a habité au Costa Rica durant dix ans. C'est là qu'on s'est marié il y a trois ans. Et ensuite on a décidé de quitter notre maison et de prendre un voilier pour naviguer", explique Isabelle. Après le voilier, le duo a navigué sur un catamaran qu'il a baptisé "Dringuelle" (ndlr: pourboire). Un petit clin d'œil à notre langue wallonne.

 

En septembre dernier, alors que le couple avait atteint le Panama, il laisse son bateau pour rentrer en Belgique car Isabelle doit s'occuper d'un proche malade. "Mon mari est retourné au Panama au mois de janvier. Moi je devais rester environ deux mois ici et ensuite le rejoindre", explique notre témoin.

Ça, c'était le plan de route… Mais le coronavirus a complètement chamboulé les projets du couple. "Nous sommes séparés depuis janvier. Ça fait quinze ans qu'on vit ensemble et on n'a jamais été séparé si longtemps!", réagit Isabelle.

Ça coûte 20 dollars pour 30 minutes de communication

Pour le couple, la situation est très difficile. "On le vit très mal, surtout qu'on a l'habitude d'être toujours ensemble", explique Isabelle. "Moi je suis ici avec mon père, j'ai quelqu'un. Mais lui il est complètement isolé". Alors que les jours, les semaines et les mois passent, le moral en prend un coup. "On se plombe tous les deux. Ce n'est vraiment pas facile", confie Isabelle. 

Le couple s'est donc créé de nouvelles routines pour briser la distance et le manque. "On s'appelle régulièrement. Mais il n'a pas internet là-bas. Il achète des cartes rechargeables pour avoir de la 4G et utiliser Whatsapp. Mais ça coûte 20 dollars pour 30 minutes de communication. On se limite mais on veut quand même garder le contact…", déplore Isabelle. Depuis le confinement, elle nous explique qu'il est encore plus difficile pour Marc de recharger sa carte téléphonique au Panama.

Malgré les difficultés de communication, nous avons pu joindre Marc sur son catamaran par appel vidéo. Il nous explique comment se passe la vie au Panama dans ce contexte si particulier.

Les gens sur les bateaux sont un peu considérés comme des pestiférés

Marc décroche depuis le pont de son catamaran. Au loin, derrière lui, on devine Panama City, la capitale du pays. Les immeubles fendent l'horizon et se dressent vers le ciel. Quelques nuages filtrent la lumière du soleil. Il nous décrit d'abord son navire: 13 mètres de long sur 7 de large avec plusieurs cabines séparées. Des panneaux solaires lui fournissent de l'électricité et un dessalinisateur d'eau de mer lui permet d'avoir de l'eau douce. "Le confinement sur le bateau n'est pas vraiment un problème car j'ai déjà l'habitude d'être confiné. Je dirais qu'il y a bien pire que ça, je n'ai vraiment pas à me plaindre", explique Marc.

Le Belge se rend surtout dans Panama City pour faire ses courses. "Pour les étrangers, on a le droit de faire nos courses à certaines heures de la journée. Ces périodes sont déterminées selon notre numéro de passeport", indique Marc. "Dans la ville, on est bien accueilli. Tout le monde se lave les mains, on porte des masques, les commerces se sont adaptés, il y a des contrôles de température... Les gens ont l'habitude et ce n'est pas plus contraignant que ça".

En revanche, lorsque Marc navigue du côté des îles à proximité, l'accueil est beaucoup moins chaleureux. "Les gens sur les bateaux sont un peu considérés comme des pestiférés. Les locaux nous disent 'D'où tu viens, tu vas me rapporter le coronavirus', etc. Pourtant, c'est plutôt moi qui court plus de risques vu que je suis confiné sur mon bateau. Mais c'est un peu normal, parce que sur les îles, les habitants sont isolés, ils n'ont pas beaucoup de moyens et ont peu d'accès aux soins. Ils sont plus craintifs", décrit le navigateur.

Marc vit donc le confinement avec philosophie. Mais ce qui lui manque le plus, c'est évidemment son épouse. "J'espère que ma petite femme pourra me rejoindre le plus vite possible", confie-t-il.

Un regain d'espoir

Au début du mois de mai, le lancement du déconfinement en Belgique a suscité un regain d'espoir pour Isabelle et Marc. Notre témoin écume depuis lors les sites internet pour avoir des informations et déterminer quand elle pourra revoir son mari. Ces derniers jours, l'annonce de la réouverture des frontières pour le 15 juin a apporté un peu plus de joie au couple.

Mais une nouvelle a soudainement assombri l'horizon. "D'abord, j'ai remarqué qu'on ne parlait que des voyages à l'intérieur de l'Europe, mais pas hors-Union européenne. Et puis, j'ai vu que la Belgique était sur liste noire ou rouge dans plusieurs pays, comme en Grèce par exemple", indique Isabelle.

Face au flux d'informations, Isabelle a donc souhaité rappeler l'existence de nombreuses situations compliquées comme celle qu'elle vit. "Il y a plein de Belges en dehors des frontières de l'Europe qui sont séparés de leurs proches", rappelle-t-elle. Et elle se pose toujours la question: "Quand pourrais-je enfin revoir mon mari?".

Nous avons pris contact avec les Affaires étrangères pour savoir quelles possibilités s'offrent au couple et aux Belges coincés en dehors de la Belgique, loin de leurs proches.

Les vols hors-Europe interdits à quelques exceptions près

Tout d'abord, rappelons que les frontières rouvrent dès le 15 juin "pour les voyages à destination et au départ de l’Union européenne, Royaume-Uni et les quatre autres pays Schengen (Suisse, Liechtenstein, Islande, Norvège) compris. Chaque pays décide toutefois seul de l’ouverture ou non de ses frontières. Veuillez consulter les avis de voyage par pays pour connaître la situation dans votre pays de destination", indique le Service public fédéral Affaires étrangères sur son site.

Quant aux voyages hors-Europe, ils sont toujours interdits et aucune date de reprise n'est annoncée. "Il y a une décision européenne qui a été prise au début du confinement. L'Union européenne a fermé ses frontières aux voyages non essentiels, avec des exceptions pour le transport de fret, les médecins et les voyages essentiels. Pour ces derniers, il peut s'agir de voyages pour signer un contrat important ou pour des raisons médicales par exemple", nous explique Arnaud Gaspart, porte-parole adjoint du SPF Affaires étrangères.

Le mécanisme de solidarité européen peut permettre à des Belges de rentrer

Le représentant nous confie le principal conseil pour les Belges bloqués à l'étranger. "Ils peuvent contacter l'ambassade de Belgique dans le pays pour signaler leur souhait de revenir chez nous. Car même s'il n'y a pas de vols annoncés, il y a parfois des vols commerciaux hors grille horaire qui partent dans certains pays. Si notre poste est au courant, il peut contacter le citoyen pour lui proposer d'embarquer s'il y a des places", indique Arnaud Gaspart.

Ce genre d'opération est en fait basé sur le mécanisme de solidarité entre pays européens. "Lorsque des vols sont affrétés par des pays partenaires, on peut demander à réserver quelques places grâce à ce mécanisme", précise le porte-parole du SPF. "C'est du donnant-donnant. Dans d'autres cas, on a aussi nous-même organisé des vols de rapatriement à partir de certains pays hors-Europe, et là on a rendu la pareille à des Français, des Britanniques, etc.".

Au total, le SPF Affaires étrangères annonce avoir rapatrié 10.000 citoyens belges depuis le début de la crise. "Parmi eux, plus de 2.500 sont revenus via des avions affrétés par d'autres pays grâce au mécanisme de solidarité en Union européenne", indique Arnaud Gaspart.

Question très pratique: combien ça coûte aux Belges rapatriés de cette façon? "C'est toujours la même règle. Nos concitoyens n'ont rien à payer sur place, ils ne doivent pas avoir d'argent sur eux. Mais ils doivent signer une reconnaissance de dette. Pour déterminer le prix, on prend le prix réel qu'a coûté le vol, on le divise par le nombre de passagers, et ensuite on fait payer la moitié du prix réel au voyageur", répond le porte-parole.

Revenir en bateau?

Concernant le Panama, des mesures très restrictives y ont été décidées. L'état d’urgence a été décrété le 15 mars et les frontières sont fermées depuis le 16 mars. Un couvre-feu et des restrictions de mouvement au sein du pays ont été promulgués. "Le gouvernement panaméen a annoncé la suspension de tous les vols internationaux sans exception à partir du lundi 23 mars jusqu’au 22 juin au moins. Cela vaut aussi pour les transits", indique le SPF Affaires étrangères sur son site.

Isabelle et Marc doivent donc attendre le 22 juin pour savoir si le Panama réduit les restrictions. Et d'ici là, le couple devra voir si l'Union européenne lève l'interdiction de voyage.

Reste une solution: et si Marc revenait avec son bateau? Très concrètement, le couple nous a confié ne pas songer à cette possibilité. "On avait déjà fait les trois-quarts de notre voyage et ce serait très compliqué à mettre en place", réagit Isabelle.

Cependant, le porte-parole des Affaires étrangères nous explique que cela peut être une solution si le couple résout les questions pratiques. "Il est toujours permis aux Belges de revenir en Belgique. Aucun Belge n'a été refusé pour revenir chez lui. Ça a été le cas durant toute la crise", précise Arnaud Gaspart.

Les Belges pas les bienvenus?

Reste à savoir si les Belges seront les bienvenus partout. Comme l'a indiqué Isabelle, la Grèce a par exemple dressé une liste de 29 pays dont les ressortissants ne doivent pas se soumettre à une quarantaine lorsqu'ils arrivent. Mais la Belgique n'a pas été reprise dans cette liste (tout comme la France, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni par exemple).

Il semble en effet que le bilan sanitaire belge n'inspire pas confiance. Ce vendredi 5 juin, le décompte indiquait que le coronavirus avait tué plus de 9.500 personnes en Belgique. Notre pays se plaçait alors en 8ème place des pays ayant subi le plus de victimes, avec un ratio de morts par nombre d'habitants très élevé comparé aux autres.

La situation est-elle plus dramatique chez nous qu'ailleurs? Pas d'après le centre de crise belge, qui a défendu à plusieurs reprises notre méthode de comptage. "La manière de définir un décès lié à Covid-19 n'est pas le même selon les pays. Dans certains pays, on ne dénombre que les cas qui décèdent à l'hôpital. Dans d'autres, on admet aussi les cas en maisons de repos mais sans prendre en compte les cas de décès suspects qui n'ont pas été testés", a rappelé Yves van Laethem, porte-parole du centre de crise, le 15 mai. "La Belgique a décidé de rassembler tous ces cas. C'est ce que recommande l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) à un point tel que la Belgique a été félicitée pour son suivi".

Ce seraient donc plutôt les chiffres des autres pays qui seraient sous-évalués. Reste qu'en attendant, l'image de la Belgique n'est pas bonne. Et c'est précisément sur ce point que les Affaires étrangères essaient d'agir. Le SPF explique qu'il joue son rôle diplomatique en expliquant aux autres pays notre mode de calcul. Des contacts sont également pris avec les gouvernements des pays où les Belges sont placés sur liste noire.

Cette image belge à l'étranger, c'est précisément ce qui préoccupait Isabelle. "Quand j'ai vu que tout se débloquait sauf pour la Belgique, qui était parfois sur liste noire, je me suis dit 'C'est pas possible!'. J'avais peur qu'on soit mal référencés", confie-t-elle. D'ici la fin du mois, Isabelle espère qu'il sera à nouveau possible de voyager en-dehors de l'Europe. Elle pourra ainsi retrouver son mari, après six mois de séparation, et reprendre leur aventure, direction la Nouvelle-Zélande. "Et si ce n'est pas possible mais que le Panama le permet, ce sera Marc qui reviendra en Belgique", annonce déjà Isabelle.

 




 

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