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Christian Gerhaher, le cri d'alarme d'un baryton discret

Christian Gerhaher, le cri d'alarme d'un baryton discret
Le baryton allemand Christian Gerhaher lors d'un récital à Aix-en-Provence le 24 juin 2020Clement MAHOUDEAU
 
 

S'il n'est pas le plus médiatisé, il est l'un des barytons les plus sollicités au monde. Face à la pandémie, Christian Gerhaher s'inquiète du sort de jeunes artistes, appelant à une révision des contrats pour qu'ils ne deviennent pas des "esclaves culturels".

L'Allemand de 50 ans est bien moins connu que son compatriote Jonas Kaufmann, considéré comme le plus grand ténor de sa génération, mais son emploi de temps, pré-Covid, n'en était pas moins rempli.

Pour une de ses rares apparitions en France, il aurait dû chanter en juillet au festival international d'Aix-en-Provence le rôle titre de l'opéra "Wozzeck" puis dans un récital. Fin juin, il s'y est quand même rendu malgré l'annulation du festival pour chanter un récital d'Alban Berg et de Franz Schubert qui sera diffusé dimanche en France sur France musique et Arte concert.

Gerhaher est considéré comme le maître actuel du "Lied", ce poème germanique mis en musique et chanté par une voix accompagnée généralement d'un piano, un peu le format idéal dans un contexte de distanciation sociale. Il est également tout aussi remarquable dans ses rôles d'opéra.

Après une carrière bâtie avec son complice de toujours le pianiste Gerold Huber --une collaboration exceptionnelle de 32 ans--, il dit ressentir une angoisse de voir la jeune génération construire la sienne à l'heure où les arts ont été grandement fragilisés.

- "Trop individualistes" -

"Les artistes freelance sont en grand danger, notamment les plus jeunes", reconnaît-il dans un entretien avec l'AFP.

Selon ce Bavarois qui avait abandonné des études de médecine pour le chant, "certains sont traités comme des esclaves culturels en ce moment; on leur dit +tu n'as pas besoin d'être payé, c'est déjà une énorme chance pour toi de chanter+ en ces temps. C'est inacceptable".

S'il regrette le rendez-vous manqué à Aix, il ne s'apitoie pas sur son sort.

"Je vis bien et pendant le confinement, j'ai eu une sorte d'année sabbatique dont je rêvais depuis longtemps, ça fait 20 ans que je me sens surbooké et chaque année je me dis, j'arrête (...) mais pour beaucoup d'artistes, ça a été catastrophique", dit ce père de famille.

Il déplore surtout le manque de protection des artistes vulnérables en cas de force majeure. "Il n'y a pas de réglementation, il n'y a pas de syndicat qui nous représente car nous sommes trop individualistes, trop compétitifs".

S'il participe le temps d'un soir à un concert streamé, il se montre méfiant à l'égard de ce medium "dans l'apparence inoffensif mais qui pose un vrai problème (...) quand les artistes ne sont pas rémunérés". "Ce n'est pas clair, il n'y a pas encore de loi pour la rémunération".

"Nous ne sommes pas juste des +streamers+, nous faisons une activité qui requiert beaucoup de talent", affirme le chanteur qui rappelle qu'un récital d'une heure trente minutes est "très physique".

Le baryton, dont chaque récital, à Munich, Londres ou New York, est un événement, s'est dit même ouvert à des gestes de solidarité.

"Je n'ai pas des cachets de rêve mais je suis bien payé. Et si c'est nécessaire de diminuer un peu les gros cachets pour augmenter les cachets de base, je ne pourrai pas dire non", dit celui dont on a dit qu'il formait avec Gerold Huber "le meilleur duo de musique classique" de notre temps.

Étranger au "star system" du monde lyrique et aux réseaux sociaux, le baryton qui déplore la régression de l'éducation musicale même dans son pays, défend son art, devenu rare.

"Oui c'est une niche et ce n'est pas grave", avance-t-il. Mais pour lui, la pandémie est l'occasion de rappeler que sans les arts, "on serait sans substance".




 

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