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Du patrimoine wallon risque d'être détruit pour construire une annexe du Parlement à Namur: comment en est-on arrivé là?

Du patrimoine wallon risque d'être détruit pour construire une annexe du Parlement à Namur: comment en est-on arrivé là?
© Facebook AWAP - Googlemaps
 
 
La crise du coronavirus chamboule le chantier de la Maison des parlementaires à Namur. Les travaux visent à créer des espaces de travail pour les députés wallons juste à côté du Parlement, près du Grognon. Suite à la démolition du bâtiment précédent, des fouilles ont été lancées le 10 décembre dernier. Elles devaient durer quatre mois.
Estimant que les mesures de distanciation décidées par le gouvernement ne pouvaient pas être respectées sur le chantier, l'Agence wallonne du Patrimoine (AWAP) a décidé de ne plus faire travailler son personnel sur place. Les fouilles ont été mises en pause à la mi-mars.
Les archéologues s'attendaient à pouvoir achever les quatre mois de fouilles prévus après la fin du confinement. La semaine passée, le Parlement de Wallonie a cependant décidé de suivre le calendrier établi et de permettre à l'entreprise de construction d'intervenir sur place. Pour les services du patrimoine et de nombreux citoyens, c'est un véritable drame.
Comment la situation en est arrivée là? Que dit la ministre du Patrimoine? Quelle est la réaction du président du Parlement, Jean-Claude Marcourt? Et la directrice responsable de l'AWAP elle-même? Des discussions sont encore en cours, aurons-nous droit à un rebondissement de dernière minute?
Mais commençons par les fouilles elles-mêmes: sont-elles si importantes?
L'histoire précédent le Moyen-Âge namurois en danger
Pour débuter nos recherches, nous nous tournons naturellement vers les archéologues et les ouvriers du Service public de Wallonie actifs sur le chantier. Aucun n'a accepté de répondre à nos questions. Pourquoi? Difficile à dire. Chaque interlocuteur nous renvoie aimablement vers la directrice générale dont dépend l'AWAP: Annick Fourmeaux. Nous essayerons de la contacter, comme vous pourrez le voir dans les lignes qui suivent.
Avant cela, essayons de comprendre en quoi les fouilles en question sont importantes. Le chantier débute le 10 décembre dernier et doit durer quatre mois. Les archéologues et ouvriers du SPW travaillent alors tout l'hiver, parfois dans des conditions très difficiles (rappelez-vous les tempêtes qui ont frappé le pays), pour faire avancer les recherches. Le terrain étant pollué aux métaux lourds aux hydrocarbures, les travailleurs portent des combinaisons de protection au quotidien.
Début mars, c'est tout un quartier médiéval qui est mis au jour. Il est très lié à l'organisation et à la façon dont la vie se passait à Namur à l'époque médiévale. Le quartier est surtout lié au château des comtes de Namur, c'est-à-dire la Citadelle. Des portes et des fenêtres datant d'il y a 800 ans sont trouvées.
Après ces découvertes, les archéologues s’apprêtent à travailler sur les niveaux carolingiens, mérovingiens, romains et préhistoriques du site. Mais à la mi-mars, après trois mois de fouilles, les gouvernements fédéral et régionaux du pays imposent des mesures de confinement et de distanciation. L'Agence wallonne du Patrimoine estime ne pas pouvoir respecter ces mesures sur le terrain et demande donc à ses collaborateurs de travailler depuis leur domicile. De fait, les fouilles sont donc interrompues.
D'après les réactions parues dans des articles de nos confrères ces derniers jours, le personnel du patrimoine s'attendait à pouvoir terminer le mois de fouilles restant une fois que les mesures de confinement seraient levées. Mais en pleine crise du coronavirus, la nouvelle tombe la semaine dernière: l'entreprise de construction pourra intervenir sur place à la mi-avril (donc cette semaine). Pour les chercheurs, c'est la douche froide: toute l'histoire wallonne non fouillée sera détruite à jamais.
Des milliers de citoyens signent une pétition
Sur internet, des citoyens lancent une pétition. Elle a récolté ce mardi midi 2.600 signatures. "Plus que le site de la maison des parlementaires, c'est la conservation de notre patrimoine commun qui est en jeu, sacrifié encore une fois sur l'autel des intérêts financiers. Le patrimoine, l'histoire, la culture sont sous la responsabilité de nos élus. Ils n'ont pas de prix, ils ne peuvent pas être monnayés. Nous, citoyens wallons, demandons immédiatement à ce que la destruction du site soit reportée afin de l'étudier et d'en sauvegarder le souvenir auprès des générations futures", indique la pétition.
Sur le site en ligne, de nombreux citoyens expriment leur colère:
  • "Archéologue belge travaillant en France depuis près de 20 ans, je ne peux que constater avec tristesse et amertume le lent déclin de la protection du Patrimoine archéologique wallon. Ce déclin s'accompagne maintenant d'un coup de poignard dans le dos donné par des politiques", écrit Alain.
  • "L'occasion est unique et n'est pas à mettre en parallèle avec un souci passager d'une entreprise de construction. La culture et la connaissance de notre passé valent la peine d'une petite mésaventure économique privée...!", s'exprime Marc.
  • "Vraiment étrange : le chantier de l'AWAP doit s'arrêter pour raison sanitaire, mais il n'y a pas de raison sanitaire pour s'opposer au début du chantier de la Maison des Parlementaires. Où est l'erreur Madame De Bue ?", lance un autre citoyen.
Des vestiges du Xe siècle en cœur de ville, c'est extrêmement rare
Sur Facebook, un haut responsable de l'archéologie française proteste. "Des vestiges du Xe siècle, en cœur de ville (peu importe la ville d'ailleurs), c'est extrêmement rare, et donc extrêmement important", indique Pascal Depaepe. "L'AWAP, en charge des fouilles, est un organisme public, qui a respecté le confinement organisé par les autorités politiques. Lesquelles lui reprochent maintenant le retard pris, du fait du respect dudit confinement", ajoute-t-il.
Le directeur de l'Institut national de recherches archéologiques préventives des Hauts-de-France avance un dernier argument: "De quoi parlons-nous en réalité? D'un retard d'un mois. UN MOIS. Soit 20 jours ouvrés! Mais où est donc l'urgence, dans un pays où, me semble-t-il, nous sommes habitués aux retards des travaux publics (c'est un liégeois qui écrit !)? Peut-on vraiment imaginer que les travaux de la maison des parlementaires ne s'en remettront pas?".
J’ai soutenu et défendu le chantier des fouilles
Nous avons pu joindre Jean-Philippe Lombardi, porte-parole de la ministre wallonne Valérie De Bue (MR), chargée notamment du Patrimoine. " Je rappelle d'abord que c'est la ministre qui a soutenu il y a plusieurs mois la demande de l'AWAP de réaliser des fouilles. Sans ce soutien, il n'y aurait pas eu de recherches archéologiques ", indique-t-il. Il précise ensuite que le contrat de fouille est un contrat impliquant l'AWAP d'une part et le Parlement de Wallonie. " Contractuellement, la ministre du Patrimoine n'est pas concernée. La seule chose où elle pouvait agir, c'était sur les moyens mis en œuvre pour effectuer les fouilles. Et cela a été fait ", indique le représentant de Mme De Bue.
Le porte-parole nous a ensuite transmis la réaction de la ministre: "A 17 jours de l’échéance, à son initiative, l’AWAP a suspendu le chantier. Il ne m’appartient pas de modifier les termes de contrat entre le Parlement de Wallonie et l’AWaP".
La ministre renvoie donc la balle au Parlement de Wallonie.
Nous n'avons aucune proposition de l'AWAP pour avancer avec eux
Aujourd'hui président du Parlement wallon, Jean-Claude Marcourt a été ministre durant plus de dix ans au sein du gouvernement wallon. Entre 2007 et 2009, il a d'ailleurs été chargé du Patrimoine. Alors, comment en sommes-nous arrivé à la situation qui nous préoccupe? Il nous a répondu ce lundi.
"Nous avions octroyé un délai pour les fouilles. Tout cela était organisé. L'AWAP avait promis de reprendre le chantier et ils ne l'ont pas fait. Ils avaient aussi dit qu'ils nous feraient des propositions concrètes et ils ne les ont pas faites. Nous n'avons aucune proposition de l'AWAP pour avancer avec eux. S'il y avait eu des propositions concrètes, nous aurions pu faire évoluer les choses", s'exprime le socialiste. "Nous avons reçu un mail vendredi à 18h passées nous indiquant qu'ils demandaient de décaler tous les éléments. Mais ça, avec une réaction aussi tardive, c'est impossible".
Sur le point du délai accordé aux chercheurs, nous avons pu comprendre lors de notre enquête qu'il n'y aurait pas eu de date de fin précisée dans le contrat de fouille. Simplement une durée: quatre mois. Cette clause permettrait-elle donc de reporter la venue de l'entrepreneur pour respecter les quatre mois de fouilles prévus? Jean-Claude Marcourt estime que non. "Dans le contrat, il y avait effectivement une période de quatre mois, mais qui était datée. Dans l'esprit de la convention, on sait que s'il y a une date de début fixée, c'est qu'il y a aussi une date de fin définie", affirme le président du Parlement.
"Je suis marri (ndlr: synonyme d'affligé, désolé) parce que j'ai été ministre du Patrimoine et je suis très attentif à ça. Je ne critique personne, je vois juste qu'aujourd'hui on est dans une impasse et qu'il n'y a pas de possibilité de réconcilier les choses. On a trouvé ce qu'on attendait pouvoir trouver. Et aujourd'hui personne ne peut imaginer ce qu'on aurait pu trouver. Mais nous estimons avoir permis, nous responsables du Parlement, au fouilleur de fouiller dans le délai imparti", conclut Jean-Claude Marcourt ce lundi après-midi.
Pourquoi l'AWAP n'a-t-elle pas réagi?
Pour résumer, nous avons donc la ministre du Patrimoine qui estime que c'est un dossier qui ne la concerne pas directement. Mais nous avons ensuite le président du Parlement qui estime que l'AWAP n'a pas fait son travail et n'a rien proposé. Mais de qui relève l'Agence Wallonne du Patrimoine? De la ministre du Patrimoine... Alors pourquoi donc l'AWAP n'a-t-elle transmis aucune proposition pour tenter de poursuivre les fouilles? Nous l'avons vu, le chantier est pourtant d'une portée symbolique et historique importante.
Pour tirer les choses au clair, nous avons essayé par divers moyens de joindre le représentant de l'AWAP. L'inspecteur général est cependant en maladie longue durée. C'est donc sa supérieure hiérarchique, Annick Fourmeaux, qui est en charge de l'Agence. Nous sommes passés par le service communication de l'administration wallonne: la directrice générale ne souhaite pas communiquer. "Annick Fourmeaux n'a pas d'éléments nouveaux à apporter concernant le chantier de la Maison des parlementaires", nous répond Stéphanie Ernoux par message ce mardi matin, précisant alors que des discussions sont en cours entre l'AWAP et le Parlement de Wallonie.
Le verdict est attendu dans les heures et jours à venir.



 

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